Une Vie Sur Mesure

Cette fois, la salle est pleine. A quelques semaines d’intervalle, je revois « une vie sur mesure » de Cédric Chapuis. La première fois, j’avais été absorbé par la performance du batteur. Ce soir, avec mon filleul, je me sens plus disponible au contenu de la pièce. Même si l’instrument me fascine, même si certaines anecdotes raisonnent avec nostalgie dans ma propre histoire de batteur amateur, je me concentre sur l’unique personnage du récit. Il est autiste. Dans cette forme favorable de l’autisme, son talent pour la musique s’est substitué à ses capacités à appréhender le monde avec lucidité.
Pendant plus d’une heure, je partage avec lui sa lecture déformée des Hommes et de leurs comportements normés. Je le regarde désarmé face à la moquerie, aux encouragements, à la violence, à l’amour aussi. Lui a le don instinctif de la musique comme nous avons celui des émotions sociales. Il en singe les comportements avec une tendresse désarmante, comme nous ferions des gammes. Je veux croire que cette distance le protège de sa souffrance, comme elle protègera les un pour cent d’enfants qui naissent autistes aujourd’hui.

Avant Toi

Je me rappelle de ce sujet de philo en terminal : « doit-on dire j’ai un corps, ou je suis mon corps ? ». En fermant la dernière page de « Avant Toi », les yeux noyés de larmes, cette interrogation me revient. Près de quarante ans après, je n’ai pas le souvenir du contenu de ma dissertation. Peut-être m’aurait-il mieux préparé au choc de cette lecture. Je suis bouleversé par la densité des émotions qui jalonnent ce récit. Jusqu’aux dernières pages on voudrait croire au triomphe de l’amour contre l’injustice, contre l’apparence, contre la douleur, contre la mort … Pourtant quelque chose dans la subtilité de l’écriture nous fait comprendre pages après pages, que ces combats sont plus complexes et moins manichéens qu’il n’y parait.
Je crois que l’issue du récit n’est pas l’enjeu de cette histoire. L’enjeu, c’est ce que dit la construction de son contenu. C’est l’alchimique de l’amour qui transforme peu à peu les personnages de ce récit chronométré vers ce qu’ils sont de meilleur. Au final, c’est l’émotion du triomphe de leur victoire sur eux-mêmes, qui a rougi mes yeux. Elle m’habitera longtemps encore.

Eloquence à l’Assemblée

Le théâtre c’est une chimie entre l’auteur, son texte et les acteurs qui le jouent. Dans cette « Eloquence A l’Assemblée« , les auteurs sont pluriels et déjà consacrés par l’histoire, l’acteur est unique. Les auteurs, se sont quelques-uns des plus grands Hommes publics portant le texte de leurs discours devant l’assemblée nationale. L’acteur c’est Joeystaar. Le ton est crieur, parfois éloigné de l’image des personnages qu’il incarne de l’Abbé Grégoire à Simone Veille. Je ressens son plaisir à créer dès les premières minutes une tension inutile avec la salle, qu’il maintiendra durant une heure, en ponctuant les transitions de quelques commentaires colériques. J’écoute les textes. Les causes sont nobles : la pauvreté, les droits de la Femme, l’éducation, l’éthique…. Je réalise le courage de ceux qui les ont porté, les avancées sociales majeures qu’ils ont servi, tout comme je mesure le chemin qu’il reste à faire sur des sujets que les évolutions sociétales réaffirment sans cesse comme des questions essentielles. Je suis saisi par le rayonnement de la France du 16ième siècle et par la valeur de la langue Française.
Je mesure ma chance d’être né dans ce pays, même au 20ième siècle et d’avoir sans attendre déjà entendu le discours de Badinter pour la suppression de la peine de mort, ou celui de de Villepin à l’ONU contre l’intervention en Irak.

L’ordre du jour

Une heure cinquante, c’est le temps de vol qui sépare Prague de Paris Charles de Gaule. Je le mets à profit pour dévorer la centaine de pages du dernier prix Goncourt : « L’ordre du Jour« , de Eric Vuillard.
On croit avoir appris à jamais la triste histoire de la deuxième guerre mondiale. Pourtant on redécouvre à chaque occasion la médiocrité de ceux qui l’ont déclenché, autant que la négligence coupable de ceux qui ne l’ont pas empêché. De toute évidence, ce récit historique de l’annexion de l’Autriche nous rappelle à quel point la terreur que fera régner le troisième Reich n’en n’est rien d’autre que la conséquence directe.
Le lendemain, je suis au cimetière juif de Prague. Les noms de centaines de milliers des martyrs des camps défilent sous mes yeux, peints à la main sur les murs du musée. Ils sont hommes, femmes, enfants, parents, grands-parents … Ils sont mes semblables de chair et de sang, innocentes victimes de ces autocrates névrotiques et de la faiblesse de peuples aveuglés.
L’émotion me saisit, mes enfants le réalisent. Je leur parle de la « liste de Schindler ». Je veux qu’ils voient le film. Je veux qu’ils sachent que même dans les pires situations, il leur faudra toujours chercher un juste chemin. Celui qui nous protège de la nuisance des grands et petits dictateurs et de l’expression de leurs coupables maladies.

Six ans déjà

Je connais mal les auteurs, les genres et sans doute l’essentiel des critères qui pourraient guider le choix de mes lectures. Moi, je cherche sur les tables de mon libraire les titres qui m’interpellent. « Six ans déjà » de Harlan Coben m’a donné envie. Qui n’a jamais été pris de ce vertige du temps qui passe et qui nous interroge sur le sens que l’on donne à sa vie? De ce besoin de regarder en arrière, comme pour faire de ce passé la source d’une nouvelle ambition vitale. J’évite la quatrième de couverture. Je lis les premières pages, elles me touchent, j’achète le livre. Je n’avais pas vu que c’était un thriller, je le découvre au fil des pages. J’ai un peu l’impression d’avancer dans ces jeux vidéo où les héros sont immortels, où les carrosseries de voiture se regonflent immédiatement après l’impact. Cette mise en scène m’agace mais ne me détourne pas de l’intérêt que je porte au récit. Je le lis comme un roman d’amour. Une histoire où seule la force de l’amour permet aux acteurs d’avancer sur les dangereux chemins de la recherche de la justice. L’amour c’est imposé à Jacke, il nourrit la chimie de son courage, de sa détermination et lui donne la force d’aller vers son destin. Et nous que faisons de nous de l’amour?

Une Putain d’Histoire

Pas envie de lire un roman d’amour. Je tombe sur un gros bouquin chez une amie. Elle me le prête. C’est « Une putain d’histoire » de Bernard Minier. Dès les premières pages ça sonne comme un bon thriller américain. Le décor et les personnages se mettent en place. La précision de l’écriture est remarquable, je la trouve cinématographique. Elle me plonge dans cet univers insulaire, gris et pluvieux qui brouille la personnalité des protagonistes. Sans doute mon inexpérience du genre fait-elle de moi un bon client de cette intrigue. Au fil des pages, j’accompagne Henry dans sa quête de vérité. Je suis évidemment saisi par le dénouement quelques 600 pages plus loin. N’y a-t-il pas pire prison que celle de la liberté acquise dans le mensonge?
Si c’est la conclusion principale où voulait nous emmener l’auteur, alors le chemin pour y parvenir est vraiment une putain d’histoire!

Elégance à la Française

Elégance à la Française, c’était ce matin le gros titre de tous les journaux pour parler du Dîner En Blanc 2017 sur la place de l’hôtel de ville de Paris. C’est surtout ce que l’on ressent quand, comme nous, on a la chance d’y participer avec un groupe d’amis.
Quand la nuit tombe, que les millions d’étincelles jaillissent au bout des mains tendues, l’émotion est réelle, grandiose, palpable. C’était un merveilleux moment de vivre ensemble autour des valeurs de courtoisie et de respect, entre ces milliers de gens venus des quatre coins du Grand Paris et attablés en quelques minutes. Cette image de la France était belle à regarder dans les yeux des badauds et des touristes émerveillés. Le blanc est définitivement la couleur de la fête, celle qui rend les gens beaux et généreux. Merci Dessi pour ce joli cadeau.

Le Cid

Dimanche après-midi je suis au théâtre. Le Cid de Corneille dans une mise en scène de Yves Beaunesne. Je ne me souviens pas du nombre de représentations auxquelles j’ai déjà assisté, mais les tirades entières qui me reviennent me laissent penser que les premières datent sans doute du collège et des cours de Français. De celles apprises par cœur, à celles écoutées avec soin quelques dizaines d’années plus tard, mon plaisir est intact. Au-delà des belles lettres et de Titus à Rodrigue, ces tragédies nous alertent sur les limites des valeurs essentielles que l’on aimerait pourtant enseigner à nos enfants. Quelle belle valeur que l’honneur quand elle donne la force à Jean Moulin de résister au pire, quelle étrange sentiment quand il nourrit la vengeance sans fin et rend les arbitrages impossibles. Faire disparaitre cet enseignement du programme des collèges reste une décision incompréhensible et injuste.
Espérons maintenant que l’histoire révèle un jour des tragédiens contemporains qui écriront à la gloire des accords de Camp David et de ceux qui auront su apaiser ce monde où s’accumulent de dangereuses rancœurs. Des écrivains pour dire peut-être que le pardon n’est pas toujours déshonorant.

Le voleur d’ombres

C’est une période de repos. Je passe chez le libraire. Je cherche des titres. Parmi les livres que j’emporte, il y a « Le voleur d’ombres » de Marc Lévy. Je commence par lui. L’épaisseur du livre promet une lecture rapide, compatible avec mon besoin « d’effet immédiat ». Du mythe de la caverne à Peter Pan, nombreux sont les auteurs autant que les dictons populaires qui donnent du sens à cette autre image des choses et des Hommes. Pour Marc Levy, elle est le lieu d’une mémoire profonde de nos mauvais souvenirs.
En donnant accès à son héros à ce que l’autre y a enfouie, il en fait un personnage tendre et généreux. Les rencontres se multiplient et les histoires se croisent. Elles parlent d’amitiés, d’amours de souffrances aussi, qui se diluent dans une narration pourtant plaisante. Deux heures plus tard je ferme le livre, je suis toujours en manque. En manque de ces ombres qui rendent les sentiments plus grands, plus forts.

Quand le diable sortit de la salle de bain

Quand le diable sortit de la salle de bain« Quand le diable sortit de la salle de bain » de Sophie Divry, me fait perdre mes repères. Le style direct et simple, ponctué de figures à la Frédéric Dard, brouille les codes de ce récit d’une vie ordinaire et contemporaine. Est-ce un roman ? Une autobiographie ? Un reportage qui montre une autre forme d’une misère cachée derrière d’ordinaires apparences bourgeoises.
Je dépasse la légèreté du ton, parce que je sais que cette histoire existe. Celle d’une trajectoire de vie qui s’infléchie progressivement, parfois jusqu’à la perte de l’estime de soi.
Rien ne semblait prédestiner Sophie à cette forme de précarité économique, ni ses origines sociales, ni son niveau d’études, ni sa personnalité. Pourtant la fatalité du chômage réduit progressivement sa vie à des besoins essentiels, comme les dunes de l’atlantique reculent, rongées sournoisement par une mer montée trop haut.
Derrière son apparence de lecture estivale, ce livre nous interroge sur le nombre d’autres « Sophies » qui remplissaient les amphis des écoles il y a quelques années, devenues aujourd’hui les « Sophies » de cette histoire.