Archives de catégorie : Lecture

La Diagonale du Désir

France culture de bonne heure. Sinziana Ravini est interviewée à l’occasion de la sortie de son livre « La Diagonale du Désir« . Je suis séduit par le charme et l’intelligence de cette femme. J’achète le livre.
Je dévore les premiers chapitres avec l’excitation d’une promenade chez un brocanteur. J’aime découvrir chaque pépite cachée au détour des pages : les citations, les références, les puissantes images qui nourrissent l’émotion des tableaux sensuels qui se succèdent. On se sent bien sur cette « rive droite » où l’expression du désir sait s’affranchir des contraintes. Mais en tournant les pages on se sent aussi entrainé par le courant d’une vie qui nous emporte en diagonale sur « l’autre rive ». Celle de la raison, de nos peurs, de nos contraintes; de la vraie vie?
Jusqu’aux dernières pages, j’ai voulu croire que la maitrise de cette oscillation entre rêve et réalité, entre désir et contrainte ne dépend que de nous. Je ne suis pas certain que ce soit la conclusion de l’auteur et de son personnage finalement échoué sur les sables de la raison. Quel roman! à lire absolument comme une méthode d’introspection, comme un baromètre de notre liberté.

Madame Pylinska

Quel plaisir récréatif que la lecture de cette autofiction où Eric Emmanuel Schmitt apprend à jouer Chopin. On m’a offert « Madame Pylinska et le secret de Chopin« , je le consomme comme une friandise.
Non Madame Pylinska n’est pas la caricature d’un professeur de musique dont le comportement original distrait la bourgeoisie Parisienne. Madame Pylinska est seulement l’artefact désinhibé d’une musicienne habitée par le sens du sensible. Elle est de ces musiciens qui ressentent la musique comme l’on peut avoir froid, chaud ou peur; comme une émotion qui se produit dans un circuit court de son cerveau.
Comment effacer la distance entre la technique et l’émotion? C’est bien la question principale de toutes démarches artistiques, de celles qui cherchent à gommer le verbe pour exposer le principe. Si tel est le talent, Madame Pylinska nous rappelle qu' »il n’est pas fait pour amener les gens à soi, mais pour les emmener ailleurs ». Merci Clément pour ce cadeau.

La Blouse Roumaine

Posé au premier rang de l’étalage, j’avoue que la première de couverture attise ma curiosité. Je lis la quatrième sous le regard de mon libraire. Il me vente la qualité de l’écriture et le style direct de l’auteur. J’étais venu chercher « La Diagonale du Désir » indisponible, je repars avec « La Blouse Roumaine ».
J’accompagne Alice dans ses promenades américaines dans ces villes que je connais. Je suis ses aventures sociales et amoureuses. Je la regarde jouir des vertus comparées du mariage et de l’adultère. L’histoire serait presque banale, si elle ne m’interrogeait pas sur la valeur de la souffrance dans l’attirance amoureuse. Aime-t-elle plus son mari que son amant? En tout cas elle les aiment différemment et pour des raisons différentes.
Jusqu’au bout de cette dichotomie amoureuse, on se surprend à attendre que la morale, la raison, l’amour… que quelque chose objective un choix. Mais la vie est rarement si manichéenne! Alors en refermant le livre, je me dis que dans les voyages amoureux, le chemin a parfois plus de valeur que la destination. Je connais un grand voyageur avec qui je vais en parler!

La Chambre des Epoux

Je referme « la chambre des époux «  de Eric Reinhardt comme on s’éloigne d’un tableau de Magritte de « la trahison des images ». Il n’est pas le roman de l’auteur, mais celui du personnage de son personnage.
Pourtant, je ressens la puissance de quelque chose de terriblement vrai derrière cette façade stylistique. Chaque mot, chaque phrase, semble écrite au plus proche d’une émotion, d’une émotion vécue. Le style est direct, les phrases se répètent parfois, comme si les choses importantes avaient besoin de se dire plusieurs fois. D’autres sont courtes, si courtes encore qu’elles semblent s’interrompent pour ne pas briser l’élan de la lecture. Cette écriture me parle, elle me raconte une histoire en une seule fois, de la première à la dernière page. Elle fait de l’éminence de la mort un puissant moteur de l’amour.
Mais ne sommes-nous pas des morts en sursis depuis le premier jour de notre naissance? Alors elle dit le sens de l’amour pour se sentir vivant, elle le détaille comme le seul remède capable de faire reculer la mort. Elle en fait une chimie vitale qui rend les Hommes meilleurs. Elle nous assume comme des êtres sensibles, vrais. C’est une lecture qui fait du bien.

Avant Toi

Je me rappelle de ce sujet de philo en terminal : « doit-on dire j’ai un corps, ou je suis mon corps ? ». En fermant la dernière page de « Avant Toi », les yeux noyés de larmes, cette interrogation me revient. Près de quarante ans après, je n’ai pas le souvenir du contenu de ma dissertation. Peut-être m’aurait-il mieux préparé au choc de cette lecture. Je suis bouleversé par la densité des émotions qui jalonnent ce récit. Jusqu’aux dernières pages on voudrait croire au triomphe de l’amour contre l’injustice, contre l’apparence, contre la douleur, contre la mort … Pourtant quelque chose dans la subtilité de l’écriture nous fait comprendre pages après pages, que ces combats sont plus complexes et moins manichéens qu’il n’y parait.
Je crois que l’issue du récit n’est pas l’enjeu de cette histoire. L’enjeu, c’est ce que dit la construction de son contenu. C’est l’alchimique de l’amour qui transforme peu à peu les personnages de ce récit chronométré vers ce qu’ils sont de meilleur. Au final, c’est l’émotion du triomphe de leur victoire sur eux-mêmes, qui a rougi mes yeux. Elle m’habitera longtemps encore.

L’ordre du jour

Une heure cinquante, c’est le temps de vol qui sépare Prague de Paris Charles de Gaule. Je le mets à profit pour dévorer la centaine de pages du dernier prix Goncourt : « L’ordre du Jour« , de Eric Vuillard.
On croit avoir appris à jamais la triste histoire de la deuxième guerre mondiale. Pourtant on redécouvre à chaque occasion la médiocrité de ceux qui l’ont déclenché, autant que la négligence coupable de ceux qui ne l’ont pas empêché. De toute évidence, ce récit historique de l’annexion de l’Autriche nous rappelle à quel point la terreur que fera régner le troisième Reich n’en n’est rien d’autre que la conséquence directe.
Le lendemain, je suis au cimetière juif de Prague. Les noms de centaines de milliers des martyrs des camps défilent sous mes yeux, peints à la main sur les murs du musée. Ils sont hommes, femmes, enfants, parents, grands-parents … Ils sont mes semblables de chair et de sang, innocentes victimes de ces autocrates névrotiques et de la faiblesse de peuples aveuglés.
L’émotion me saisit, mes enfants le réalisent. Je leur parle de la « liste de Schindler ». Je veux qu’ils voient le film. Je veux qu’ils sachent que même dans les pires situations, il leur faudra toujours chercher un juste chemin. Celui qui nous protège de la nuisance des grands et petits dictateurs et de l’expression de leurs coupables maladies.

Six ans déjà

Je connais mal les auteurs, les genres et sans doute l’essentiel des critères qui pourraient guider le choix de mes lectures. Moi, je cherche sur les tables de mon libraire les titres qui m’interpellent. « Six ans déjà » de Harlan Coben m’a donné envie. Qui n’a jamais été pris de ce vertige du temps qui passe et qui nous interroge sur le sens que l’on donne à sa vie? De ce besoin de regarder en arrière, comme pour faire de ce passé la source d’une nouvelle ambition vitale. J’évite la quatrième de couverture. Je lis les premières pages, elles me touchent, j’achète le livre. Je n’avais pas vu que c’était un thriller, je le découvre au fil des pages. J’ai un peu l’impression d’avancer dans ces jeux vidéo où les héros sont immortels, où les carrosseries de voiture se regonflent immédiatement après l’impact. Cette mise en scène m’agace mais ne me détourne pas de l’intérêt que je porte au récit. Je le lis comme un roman d’amour. Une histoire où seule la force de l’amour permet aux acteurs d’avancer sur les dangereux chemins de la recherche de la justice. L’amour c’est imposé à Jacke, il nourrit la chimie de son courage, de sa détermination et lui donne la force d’aller vers son destin. Et nous que faisons de nous de l’amour?

Une Putain d’Histoire

Pas envie de lire un roman d’amour. Je tombe sur un gros bouquin chez une amie. Elle me le prête. C’est « Une putain d’histoire » de Bernard Minier. Dès les premières pages ça sonne comme un bon thriller américain. Le décor et les personnages se mettent en place. La précision de l’écriture est remarquable, je la trouve cinématographique. Elle me plonge dans cet univers insulaire, gris et pluvieux qui brouille la personnalité des protagonistes. Sans doute mon inexpérience du genre fait-elle de moi un bon client de cette intrigue. Au fil des pages, j’accompagne Henry dans sa quête de vérité. Je suis évidemment saisi par le dénouement quelques 600 pages plus loin. N’y a-t-il pas pire prison que celle de la liberté acquise dans le mensonge?
Si c’est la conclusion principale où voulait nous emmener l’auteur, alors le chemin pour y parvenir est vraiment une putain d’histoire!

Le voleur d’ombres

C’est une période de repos. Je passe chez le libraire. Je cherche des titres. Parmi les livres que j’emporte, il y a « Le voleur d’ombres » de Marc Lévy. Je commence par lui. L’épaisseur du livre promet une lecture rapide, compatible avec mon besoin « d’effet immédiat ». Du mythe de la caverne à Peter Pan, nombreux sont les auteurs autant que les dictons populaires qui donnent du sens à cette autre image des choses et des Hommes. Pour Marc Levy, elle est le lieu d’une mémoire profonde de nos mauvais souvenirs.
En donnant accès à son héros à ce que l’autre y a enfouie, il en fait un personnage tendre et généreux. Les rencontres se multiplient et les histoires se croisent. Elles parlent d’amitiés, d’amours de souffrances aussi, qui se diluent dans une narration pourtant plaisante. Deux heures plus tard je ferme le livre, je suis toujours en manque. En manque de ces ombres qui rendent les sentiments plus grands, plus forts.

Quand le diable sortit de la salle de bain

Quand le diable sortit de la salle de bain« Quand le diable sortit de la salle de bain » de Sophie Divry, me fait perdre mes repères. Le style direct et simple, ponctué de figures à la Frédéric Dard, brouille les codes de ce récit d’une vie ordinaire et contemporaine. Est-ce un roman ? Une autobiographie ? Un reportage qui montre une autre forme d’une misère cachée derrière d’ordinaires apparences bourgeoises.
Je dépasse la légèreté du ton, parce que je sais que cette histoire existe. Celle d’une trajectoire de vie qui s’infléchie progressivement, parfois jusqu’à la perte de l’estime de soi.
Rien ne semblait prédestiner Sophie à cette forme de précarité économique, ni ses origines sociales, ni son niveau d’études, ni sa personnalité. Pourtant la fatalité du chômage réduit progressivement sa vie à des besoins essentiels, comme les dunes de l’atlantique reculent, rongées sournoisement par une mer montée trop haut.
Derrière son apparence de lecture estivale, ce livre nous interroge sur le nombre d’autres « Sophies » qui remplissaient les amphis des écoles il y a quelques années, devenues aujourd’hui les « Sophies » de cette histoire.